Habiter, le nouveau front des inégalités
- 1 mai
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À l’aube du Forum urbain mondial, repenser les priorités globales face à la crise de l’habitabilité.
7 mai 2027. À l’approche du 13e Forum urbain mondial, une réalité s’impose, largement sous-estimée : les inégalités du XXIe siècle ont changé de nature. Elles ne se jouent plus seulement dans l’accès aux revenus, aux services ou aux opportunités. Elles se jouent désormais dans la possibilité même d’habiter. Qui peut encore vivre dans les villes ? Qui est relégué aux marges, repoussé toujours plus loin, exclu silencieusement ?
Dans un monde soumis à la pression des ressources, à l’intensification des crises climatiques et à une urbanisation sans précédent, habiter devient un champ de sélection. Les conditions d’habiter se durcissent, se raréfient, se marchandisent. Elles organisent un tri de plus en plus brutal entre ceux qui peuvent rester, et ceux qui sont contraints de partir.
Et pourtant, nous continuons à penser ces dynamiques avec des outils dépassés. Nous parlons de logement comme d’un secteur, d’une politique publique parmi d’autres, alors qu’il est devenu le lieu où se concentrent et s’expriment toutes les tensions contemporaines.
Ne pas le voir, ou ne pas le dire, revient à accepter que l’exclusion devienne la norme. Car aujourd’hui, ce n’est plus seulement l’accès à la ville qui est en jeu, c’est le droit même d’y exister.
Des récits dominants à revisiter
Depuis quelques décennies, plusieurs récits dominants structurent notre compréhension du réel. Parmi eux, la lecture culturaliste portée par Samuel Huntington dans Le Choc des civilisations - The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order - a marqué durablement les imaginaires, en postulant que les conflits du XXIe siècle seraient avant tout civilisationnels. Mais cette lecture n’est qu’une parmi d’autres.
À ses côtés coexistent un récit de la mondialisation intégratrice, fondé sur la fluidité des échanges et les interdépendances positives. Les villes y sont pensées comme des hubs connectés, moteurs de croissance. Cette vision masque les dépendances asymétriques, les vulnérabilités dans les chaînes globales et les inégalités territoriales croissantes.
Nous avons aussi le paradigme du développement par la croissance, qui fait de l'expansion économiques l'indicateur pruncipal du progrès. Il élude la question de la croissance dans un monde où les ressources se raréfient. Il ne dit pas ce que vaut la croissance si elle produit des territoires inhabitables. On peut aussi bien entendu citer les récits techno-solutionnistes des transformations urbaines qui promet des villes intelligentes grâce à l'optimisation et l'usage des big data. Mais l'innovation déplace le problème des inégalités sociales vers des solutions techniques et des conflits d'usage vers des enjeux de gestion.
Ces narratifs diffèrent, mais partagent un même biais : ils contournent la question des conditions matérielles d’existence. Ils parlent de flux, d’innovation, de performance, d’identité. Mais ils parlent rarement de ce qui rend possible la vie quotidienne : un foncier accessible, l'accès à l'eau, à des sources d'énergie, des services essentiels, et enfin à un abri. Autrement dit, ils évitent de poser frontalement la question de l’habitabilité. Les récits dominants abordent ces questions, mais sans en faire un principe structurant
Une question transversale encore insuffisamment structurée : l’habitabilité
Ces approches abordent, chacune à leur manière, des enjeux liés aux conditions de vie urbaines : accès aux services, infrastructures, environnement, inclusion sociale. Cependant, elles ne les organisent pas toujours autour d’un principe structurant unique : celui de l’habitabilité.
Or, habiter ne se limite pas à l’existence d’un cadre bâti. Cela suppose un ensemble de conditions imbriquées : l'accès au foncier et la disponibilité des ressources essentielles, notamment l’eau et l’énergie; l' accès à des services de base; ls sécurité et stabilité d’occupation; et la qualité de l’environnement. Autant de dimensions qui, ensemble, définissent la possibilité concrète de vivre dans un lieu.

Le logement : reconnu mais encore fragmenté dans les cadres globaux
Le logement occupe une place reconnue dans les cadres internationaux. Dans les Objectifs de développement durable, l’ODD 11 inclut explicitement une cible (11.1) visant à garantir l’accès de tous à un logement adéquat, sûr et abordable. De même, le New Urban Agenda adopté à Quito en 2016 affirme le droit à un logement adéquat (¶31), souligne l’importance de la sécurité d’occupation (¶35) et appelle à la transformation des établissements informels (¶109–111). Ces avancées sont majeures. Toutefois, le logement demeure souvent traité comme une composante parmi d’autres des politiques urbaines, sans toujours être mobilisé comme un levier structurant permettant d’articuler les enjeux sociaux, économiques et environnementaux.
Vers une lecture systémique de l’habitabilité
Ce constat ne renvoie pas à une absence de prise en compte, mais plutôt à une forme de fragmentation.
Les enjeux liés à l’habitat, aux services, aux ressources et à l’environnement sont bien présents dans les cadres existants, mais ils sont souvent abordés de manière sectorielle. Dans un contexte de pressions accrues - raréfaction des ressources, dérèglement climatique, tensions foncières - une lecture plus intégrée apparaît nécessaire. Elle conduit à poser une question centrale : dans quelles conditions peut-on durablement habiter les villes ?
Nommer un basculement : vers des inégalités d’habitabilité
Les transformations en cours suggèrent l’émergence d’une nouvelle forme d’inégalités.
Au-delà des écarts de revenus ou d’accès aux services, se dessine une différenciation croissante des conditions d’habiter. D'abord par l'exposition inégale aux risques climatiques et un accès différencié aux ressources. Des disparités accrues dans la qualité de l’environnement urbain et une segmentation des territoires. Ces dynamiques contribuent à une fragmentation sociale et spatiale des villes. Dans cette perspective, les tensions contemporaines apparaissent de plus en plus liées à l’accès, à l’usage et au partage de conditions d’habiter devenues contraintes.
Un enjeu politique et urbain majeur
Lorsque les conditions d’habitabilité se dégradent, les effets se cumulent avec l'aggravation des inégalités, des mobilités contraintes, des tensions sociales accrues et la fragilisation de la cohésion urbaine. Le risque n’est pas uniquement celui de crises ponctuelles, mais celui d’une déstabilisation progressive des équilibres urbains.
Le Forum urbain mondial : une opportunité de clarification
Dans ce contexte, le Forum urbain mondial constitue un espace privilégié pour approfondir ces questions. Au-delà du partage d’expériences, il offre l’opportunité de clarifier les diagnostics, de renforcer les articulations entre les enjeux et aussi, de faire évoluer les cadres d’analyse.
Pour un agenda post-2030 davantage centré sur l’habitabilité
L’évolution des Objectifs de développement durable ouvre une perspective importante. Sans nécessairement multiplier les objectifs, il s’agit de mieux articuler les dimensions existantes autour d’un principe central : celui des conditions d’habitabilité avec, par exemple, un ODD spécifique au logement. Une telle approche permettrait de relier plus étroitement logement, services et ressources, d’intégrer plus fortement les enjeux climatiques, de renforcer la cohérence des politiques urbaines.
Conclusion : nommer pour mieux agir
Les cadres actuels ont permis des avancées importantes. Mais face aux transformations en cours, un effort de clarification conceptuelle apparaît nécessaire. Reconnaître que les inégalités contemporaines touchent de plus en plus aux conditions d’habiter ne revient pas à invalider les approches existantes, mais à proposer une lecture complémentaire. Dans un monde marqué par des contraintes croissantes, la capacité à habiter devient un enjeu structurant. Le logement, dans ce contexte, n’est pas seulement une composante des politiques urbaines. Il constitue l’un des points d’ancrage essentiels des équilibres à venir.





